Révolution 2.0

En cette mi-novembre, Henry Spietweh vous offre un nouveau texte : „Révolution 2.0“

Les électeurs des partis écologistes sont ceux qui ont l’emprunte écologique la plus forte. Cette vérité, mise à jour par une étude de l’Agence fédérale allemande de l’Environnement, n’en finit pas de nous choquer depuis sa publication il y a des années. Pour simplifier grossièrement, disons que ces électeurs sont des universitaires qui gagnent bien leur vie et qui doivent certainement dépenser, en secret, tout leur argent dans la consommation de masse et entreprennent des voyages au bout du monde à des prix exorbitants. Au bout du compte, se rendre à Goa pour faire de l’éco-tourisme occasionne plus d’émissions de CO2 que boire quelques bières sur son balcon. De plus, ces riches universitaires ont besoin de pouvoir manger leurs pommes biologiques (et chères) de Lausace en plein mois de février. A ce sujet précisément, plusieurs études ont démonté l’illusion du paradis biologique : la pomme bio et locale, à cause des mois qu’elle passe à être stockée, a en fait plus de CO2 sur la conscience que la pomme importée de Nouvelle-Zélande. Quelle histoire complexe que celle de l’écologisme ! Mais il semble que dans cette deuxième décennie du troisième millénaire, la vie soit aussi d’une complexité permanente pour les membres d’autres groupes politiques et idéologiques.
Depuis longtemps déjà, j’avais l’impression que la manifestation en hommage à Rosa Luxemburg(1) qui se tient tous les ans en janvier à Berlin se transformait de plus en plus en une fête géante depuis la fin récente de la Love Parade et qu’elle se hissait, à côté de la CSD(2) et du Carnaval des Cultures, au rang de ces défilés géants qui attirent d’innombrables touristes à Berlin.
Je suppose que, de toute façon, ces touristes sont maintenant un facteur de croissance économique indispensable à la capitale allemande. Des hôtels entiers vivent certainement grâce au fait que chaque idée, chaque revendication, doive absolument manifester à Berlin, et nulle part ailleurs.
C’est bien joli que l’association de lutte contre la violence routière envers les écureuils manifeste à Anklam mais ça ne fait réagir personne. C’est pourquoi, les 18 membres de cette association se retrouvent, par un temps glacial, un mercredi matin devant le ministère de l’Ecologie et manifestent contre une réglementation qui, de toute façon, dépend de Bruxelles et non pas de Berlin et s’étonnent que personne ici ne s’occupe de ce problème. Quand les responsables de manifestations significativement plus grandes demandent, pour la deuxième fois en une heure, à Helmut qu’ils se décalent brièvement sur le côté, ils comprennent que quelque chose ne va pas et finissent par abandonner pour profiter de leur journée de libre à Berlin. C’est également comme ça qu’ont fini le CSD et la Love Parade (c’est vrai, elle, elle n’a du faire de place à personne, les manifestants ont juste oublié toutes les revendications politiques associées au défilé et ont juste fait la fête). “CSD, c’est une abbréviation ? Avec des revendications politiques ? Non, je ne crois pas…!” Je crains que le défilé Rosa Luxemburg n’ait le même destin devant lui.
Alors qu’auparavant on manifestait pour des revendications politiques fortes (dans ma tête, je vois encore ces étudiants gauchistes de la fin des années 1960 combattant violemment la police dans la rue), la page internet officielle du défilé Rosa Luxemburg résume en quelques mots policés les festivités de l’année dernière : “Plus de 12.000 personnes dont de nombreux jeunes gens ont défilé cette année dans le cadre de l’hommage rendu à Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Le défilé a eu lieu dans une atmosphère militante et disciplinée. Aucun accident n’a eu lieu lors du défilé.” Fin du communiqué. Sans blagué. C’est tout ce que le site officiel en a dire. Aucun accident. Disciplinée.
Actuellement assis dans l’ICE, j’ai la chance de rencontrer ces “jeunes” manifestants en direct. Je suis monté dans le train à Darmstadt. Je vous prie, s’il vous plaît, de vous souvenir brièvement de ce petit détail peu important. Darmstadt. Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est un bled pommé de province qui se situe pas très loin de Francfort. Darmstadt fut détruit pendant la guerre et reconstruit en ville modèle de l’architecture allemande des années 1950. Darmstadt. Deux jeunes gens montent dans le train à Francfort et s’installent à la table de quatre à côté de moi. Lui, je l’appellerai Rolf, dépose un journal sur la table que je n’ai encore jamais vu et que j’identifie, après quelques minutes, comme l’organe de presse du Parti communiste d’Allemagne : “Le Drapeau rouge”. Je me dis que tout ça s’annonce bien passionnant et enlève mes écouteurs des oreilles. Rolf doit avoir 16 ans mais son niveau intellectuel est plutôt celui d’un enfant de 10 ans. Elle, disons qu’elle s’appelle Sahra, a l’air d’avoir 10 ans mais parle comme si elle avait 17 ans. Ils se rendent à Berlin, c’est ce que je comprends rapidement. Ils ne se connaissent pas plus que ça. Ils ne sont pas ensemble du coup mais vont à Berlin pour une raison ou une autre. Ils vont à la dite manifestation.
Ils s’épanchent ensuite quelques minutes sur la Deutsche Bahn, “le rail allemand”, l’équivalent de la SCNF en Allemagne. Le train qu’ils avaient réservé à la base semble avoir été annulé et la Deutsche Bahn leur a vraisemblablement fait payer le changement de billets. Que la Deutsche Bahn, une entreprise, bien entendu, détenue à 100% par l’état, ait encaissé deux fois de l’argent pour le même service, m’énerve simplement en tant que diplômé en gestion mais aussi pour ces deux usagers. Rolf, en revanche, met un terme à leur conversation avec une petite formule de rhétorique communiste : “Ouais, mais faut bien qu’ils puissent vivre aussi…”. Je suis impressionné par cette remarque et décide d’écouter plus amplement ces deux militants en devenir.
Le “Drapeau rouge” n’est pas que mince en apparence, Rolf lui-même s’ennuie après quelques minutes de lecture des maigres articles sur Kim-Jong Un et sur la vérité dévoilée à propos du rôle que le manque de devises a joué dans l’effondrement de la République démocratique allemande. Sans gêne ni scrupule, il sort donc de son sac un roman policier américain qui fut ostensiblement enlaidit d’un autocollant de la liste des bestsellers du Spiegel. Même pas un thriller politique ! Après ça, il achète au prix fort et là encore sans trop réfléchir à la cohérence de ces actes une bouteille de coca à l’employé de Mitropa(3) qui passait dans le wagon et qui soit dit en passant ne touche même pas de salaire minimum. Je suis choqué.
Et alors que je sors discrètement mon smartphone de ma poche pour jeter un coup d’œil au site internet du parti communiste allemand, j’ai encore du temps devant moi pour observer plus en détail ce couple étrange. La connexion internet dans le train est effectivement toujours si mauvaise et si lente qu’on a le temps, entre le choix et le chargement de la page, d’examiner complètement les autres passagers. C’est évident que si c’est eux la gauche, il ne reste plus grand monde pour militer pour un droit à internet dans les trains des entreprises publiques. Ces deux jeunes gens ne portent qu’exclusivement des marques américaines, probablement produites au Bangladesh par des ouvriers payés une bouchée de pain. Tout d’un coup, une page internet s’ouvre sur mon téléphone, alors que j’avais presque oublié ce que je cherchais. Je fuis par réflexe parce que des tonnes de publicités se jettent sur moi. Des pubs pour le nouveau smartphone de l’autre grande marque de smartphones. Pourquoi ils n’arrivent pas à comprendre une bonne fois pour toute que je vais rester fidèle à la marque de mon téléphone de toute façon ? Mais, attention, ce n’est pas n’importe qu’elle page internet. C’est LA page du KDP, le parti communiste allemand. Avec de la publicité.
Mais, je n’arrive pas à me concentrer complétement sur les textes militants et complexes publiés sur le site. Sahra fait tellement de bruit avec ses bonbons impérialistes qu’elle sort de son sac à dos made in USA et qui, dans une décision très éco-responsable, ont été emballés dans des minis sachets individuels. Elle en propose à Rofl qui finira par tous les engloutir jusqu’à Berlin. Le lien de toute cette histoire avec mes riches écologistes est très proche. En effet, il semble que ces deux jeunes peuvent, eux-aussi, facilement se permettre d’être communistes. Leurs parents soixante-huitards et pédagogues occupent des places bien confortables de directeurs d’études et la vielle Volvo de la famille rappelle encore un petit peu les manifestations d’autrefois.
Après quelques échanges d’idées, Rolf et Sarah s’en fichent pas mal au final que la congrès ayant lieu avant la manifestation ne rassemble seulement qu’une petite centaine de personnes. Les discours irréalistes qui y sont tenus avec virulence, ne sont pas intéressants de toute façon et personnes n’arrivent plus à y croire depuis longtemps, même pas Rolf et Sarah. Leur soucis principal est que le temps soit de la partie, qu’il y ait du soleil et qu’il ne pleuve pas lors du défilé; qui peut bien avoir envie d’être trempé pour exprimer son opinion politique ? Ils ont bien évidemment prévu de se retrouver dans le “bloc noir”, ce segment du défilé où les “ultras” habillés tout en noir courent dans tous les sens. Ici, c’est l’expérience sociale et festive qui prend la vedette aux revendications politiques. Rolf me surprend encore une fois alors que le train roule maintenant entre Wolfsburg et Berlin. Cette fois-ci, par ses connaissances géographiques. Vous-souvenez vous de la ville où j’ai pris le train ? Darmstadt, exactement. Au sud de Francfort, où nos deux amis sont montés. “On doit bientôt arriver à Darmstadt”, s’entête à répéter Rolf, comme si ça lui donnait de plus en plus raison. Il veut absolument que Sarah appelle son oncle avec son téléphone impérialiste à Darmstadt pour que ce dernier puisse venir les chercher en voiture à la gare. Les transports en commun, c’est de la merde.
Un grand chroniqueur a une fois écrit qu’on pouvait facilement se souvenir de son numéro de place dans le train en associant le numéro de la voiture et de la place à une année et à un évènement historique. Je crois que c’était Axel Hacke. Ou bien Max Goldt. Peu importe. Je le maudis. Je ne suis jamais assis en voiture 17, place 89 en pensant à la Révolution française. Je suis généralement assis soit en voiture 4 place 24 et me demande bien ce qui a pu se passer cette année là dans le monde ou bien en voiture 38 place 49 et dois penser aux voitures volantes de “Retour dans le futur”. Le pire c’est que je ne peux pas arrêter de jouer à ce jeu tout seul, même si je le trouve incroyablement bête et que j’utilise une grande partie de la batterie de mon téléphone pendant le trajet à trouver sur quel évènement historique je suis assis. Avec des résultats le plus souvent moyens. Même Wikipédia ne sait rien d’intéressant sur l’année 424.
Mais aujourd’hui, ce jeu vaut la peine d’être joué. Rolf est assis sur la “Révolte spartakiste de Berlin”, Sarah sur la “Révolution de novembre” et moi, je regarde tout ça depuis l‘ “Hyperinflation” et je crois qu’ils ne l’ont pas remarqué…

(1) Rosa Luxemburg (1871 – 1919) fut assassinée lors de la révolte spartakiste de Berlin aux côtés de Karl Liebknecht.
(2) Le Christopher Street Day, qui trouve son origine dans une manifestation new-yorkaise de 1969, se tient à Berlin tous les ans depuis 1979 et défend les droits des homosexuels, des lesbiennes, des transsexuels, des bisexuels et des transgenres.
(3) Mitropa est une entreprise proposant principalement des services de restauration à bord des trains allemands.