Le nouveau texte d’Henry Spietweh s’intitule „1+1 = une collection“.

Avoir des amis est quelque chose de génial. La plupart du temps. En effet, ils ont parfois l’étrange idée d’être obligés d’apporter un cadeau quand ils rendent visite à un autre ami. Malheureusement, il m’arrive parfois d’avoir cette même idée bizarre, je ne peux pas le nier. Le simple fait de recevoir ses amis nous suffit pourtant à être heureux.
Cette décision, cette obligation, qu’on s’impose en fait à soi-même, d’apporter quelque chose quand on est invité ou quand on s’est invité, ne va pas toujours de pair, dans la pratique, avec l’idée qu’on puisse offrir quelque chose de beau, de bon ou d’utile. A cela, s’ajoute, non sans créer d’autres problèmes, le piège du “j-ai-bien-le-temps-de-trouver-un-cadeau-plus-tard” lorsqu’on reçoit l’invitation plus d’une semaine avant le jour J. Ce piège plonge l’invité dans l’illusion d’avoir encore pléthore de temps pour réfléchir au cadeau parfait. Dans la plupart des cas, on finit par sombrer dans une panique maladive une heure avant d’aller chez son ami, c’est-à-dire un dimanche après-midi, à 16h00, au moment où, c’est bien connu, vraiment beaucoup de magasins qui vendent des cadeaux originaux et hors du commun sont ouverts. Au final, on achète n’importe quoi où on peut. Les experts de ce genre de situation stockent exprès les cadeaux (nœud et papier cadeau compris) qu’ils leur ont étés offerts dans une armoire spécialement prévue à cet effet pour pouvoir les offrir à quelqu’un d’autre en cas d’urgence. Il ne faut jamais oublier de s’assurer qu’aucune carte de vœux signée de la main même de tante Gertrude ne se soit cachée sous le papier cadeau.
Pour les personnes moins bien organisées, tout n’est pas perdu. Un dimanche à 16h30, elles peuvent utiliser le sens des affaires des deux seuls endroits où l’on peut se procurer quelque chose de convenable à cette heure : les stations services et les kiosques des gares ferroviaires. A ce moment là commence une certaine schizophrénie : tout un chacun a déjà reçu un beau cadeau et sait particulièrement apprécier du bon vin et de bons chocolats. Bien plus que ces idées de cadeaux originaux qui font qu’il y ait continuellement de moins en moins de place chez soi. Les bons amis savent peut-être qu’elle bouteille de vin est la bonne. Ils continuent pourtant d’offrir la mauvaise alors que pour beaucoup il serait trop gênant de continuer à offrir plus d’un de ces cadeaux dit “original”. En plus de la carte de tante Gertrude, l’art de recycler un cadeau repose aussi sur le fait de ne pas dépasser la date de péremption, de ne pas offrir des chocolats de Noël à Pâques et de ne pas ré-offrir un cadeau à celui qui vous l’a donné. Tout cela est réalisable, dans 90% des cas. Mais au lieu de remettre une bouteille ou des confiseries d’un air embarrassé en murmurant ne vraiment rien avoir trouvé de mieux après de longues et intenses heures de réflexions, certaines personnes, moi y comprise malheureusement, ont la bonne idée de vouloir embellir la maison de l’autre. Mais aujourd’hui on sait bien que les interventions courageuses et répétées dans le goût de l’autre ne sont généralement pas récompensées par une conservation du cadeau. En conséquence, on se replit sur quelque chose de similaire à ce qu’on a déjà vu chez la personne, dans l’hypothèse en partie erronée que ça puisse lui plaire.
“Je sais que tu aimes bien … et je me suis dit …”, ainsi commence son petit discours avec lequel on remet fièrement son cadeau. Notez que ça vaut aussi pour les alcools. C’est ainsi que mon stock de bouteilles a augmenté quand je vivais à Aix-la-Chapelle. En 2007, j’ai acheté une bouteille de gin, une bouteille de vodka et une bouteille de rhum pour une fête quelconque où on n’a finalement rien bu de tout ça. Les 3 bouteilles, bien visibles sur les étagères de la cuisine, se sont multipliées comme par magie : à mon déménagement en 2013, j’en possédais 25. Et il faut savoir que j’en diminuais constamment le nombre. En fin de compte, certains de mes cartons faisaient vraiment “cling cling”. Même si la bouteille reçue ne correspond pas exactement à ce qu’on aime, on se dit qu’on pourra bien en faire quelque chose. La ré-offrir en cas d’urgence ou l’utiliser en cuisine. Comme ces trois bouteilles de ce vin grec résiné et horriblement sucré servies au restaurant Akropolis et qui se multiplient miraculeusement années après années.
Malheureusement, les bouteilles ne sont pas la seule chose qui se multiple d’elle-même, lorsqu’elles sont placées à un endroit bien visible. “Tu aimes bien… et je me suis dit…” entend-t-on aussi quand des cadeaux vraiment absurdes et horriblement laids sont offerts. Une fois, j’ai reçu une tasse de cette manière. Dessus, il y avait un dessin “I love Berlin” qui ne me plaisait pas duuuu tout alors que celui qui m’avait offert la tasse était très gentil. Etant donné que le bon ex-citoyen de RDA sommeillant en moi m’empêchait de jeter quoi que ce soit (“on ne peut tout de même pas jeter quelque chose qui est en bon état”), cette tasse a fini au fin fond d’un placard, cachée derrière toutes les autres. Complètement invisible et tombée dans l’oubli. Mais les amis ont des yeux de lynx. J’ai donc reçu un jour deux assiettes assorties. Qu’on se comprenne bien : j’aime Berlin. C’est une ville magnifique. Je n’ai simplement pas envie de déjeuner avec ce dessin de cœur. D’autant plus que je m’applique à décorer ma salle à manger dans le style d’une maison française de bord de mer. Ces assiettes m’ont été offertes par de très très bons amis et ont ainsi atterri dans un placard et non à la cave ou à la poubelle.
Mais avec ces deux assiettes, tout le style de mon appartement est menacé. Mes invités ont maintenant l’impression que je fais une collection des objets “I love Berlin”. C’est vrai, deux objets suffisent à faire une collection. Ici aussi, je dois avouer que je fonctionne pareil. Je ne réfléchis pas plus que ça quand, chez un ami, je découvre un objet qui ne va pas complètement avec sa décoration et qui ne correspond pas tout à fait à son goût. Si je vois un objet similaire dans les minutes qui suivent, j’en deviens sûr et certain : il fait une collection. Il n’y peut rien. C’est dans notre nature. On collectionne tous quelque chose d’inutile.
“Tu collectionnes bien… et je me suis dit …” est la suite logique de “tu aimes bien…” et agit en même temps comme un accélérateur. Avant que vous ne compreniez comment ça se passe, de nombreux amis à vous se sentent obligés d’agrandir votre collection. C’est qu’ils ont tous, dans leurs placards, quelque chose qui va avec. Depuis des années. Et qui leur a été offert par tante Gertrude.